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Ecrit par Didier Rodriguez
Mis en ligne par nico_p le 2005-09-20.
Les ombres de la nuit sans fin
Cela fait maintenant plus de dix ans que je pars traîner mes cannes à mouche à l’étranger. J’ai eu chaque fois beaucoup de chance : j’ai toujours rencontré des conditions favorables et pas d’incident notable. Cette fois, cela avait plutôt mal commencé. Les billets d’avion, Bordeaux-Paris-Stockholm-Kiruna, réservés en début d’année ont vu leurs dates et horaires modifiés plusieurs fois et cela nous a fait perdre une journée de pêche sur la rivière Rautas initialement prévue au programme.
Comble de bonheur, nous voilà arrivés à Stockholm en cette après-midi du 15 juillet 2005, oui mais sans aucun bagages pour Patrick, Christian, Alexandre et moi-même. Seul Patrice, qui de Biarritz nous a rejoints à Paris, est entièrement équipé.
Le moral n’est pas au beau fixe surtout pour Christian qui doit l’avoir dans les chaussettes et les chaussettes certainement trouées. C’est ainsi que le 16, nous décollons pour Kiruna dans le grand Nord, en t-shirt et chemisettes.
Kiruna est une petite ville de la Laponie suédoise située au-delà du cercle polaire arctique. Forte d’une population de vingt mille âmes environ cette bourgade a vu le jour grâce à l’imposante mine de fer qui domine le paysage.
Ulf Blomquist, patron de Vildmarksservice, notre prestataire de service, nous annonce que le week-end toutes les boutiques sont fermées à Kiruna. Mais, heureusement, il pourra nous dépanner au moins pour notre première sortie prévue le lendemain. Tant bien que mal nous essayons de remonter le moral de Christian qui est au bord de la dépression.
Le dimanche 17 au matin, Ulf nous récupère à l’hôtel et nous conduit dans sa propriété : un sympathique chalet scandinave qui domine un imposant chenil tenu d’une façon impeccable.
Il faut dire que la principale activité hivernale de notre hôte est le dogsleging (raids à chiens de traîneau). Nous sommes équipés de cannes, de waders et de quelques mouches chacun. Christian, une Loop dans les mains, reprend un peu de couleur. Ulf nous délivre également les licences et pendant qu’il prépare notre prochaine expédition ainsi que le lunch, il nous propose de prospecter une petite rivière qui borde sa propriété.
Nous prenons contact avec ombres et truites lapons sur ce petit cours d’eau au nom imprononçable dont les berges sont envahies d’orties et de moustiques. Les prises se succèdent mais pas de grosses truites qui d’après Ulf ne sont pas rares. Les moustiques se montrent de plus en plus entreprenants, nous retournons au chalet pour le casse croûte. Un appel de Stockholm nous prévient que les bagages devraient nous être livrés le lendemain. Cela retardera notre départ pour la Kaitum de quelques heures, rien de bien grave, Christian va beaucoup mieux.
Les montagnes, sur la partie suédoise de la Laponie, s’étalent doucement vers la mer Baltique, aussi les rivières en profitent pour former de gigantesques lacs naturels reliés entre eux par des portions rapides. C’est au niveau du déversoir d’un de ces lacs, formés par la rivière Torne, que nous sommes conduits après la collation.
Le vent s’est levé et les gobages sont rares, j’opte pour la nymphe au fil. A chaque dérive ou presque je touche un poisson, des ombres en grosse majorité. Tout le monde en prend mais ces derniers s’éduquent et les prises s’espacent au bout d’un certain temps. Les choses sérieuses ont commencé.
Lundi 18 au matin : shopping dans Kiruna, dont on fait assez vite le tour, puis direction l’aéroport où nous récupérons enfin nos bagages. Michael, notre guide, est parti en hydravion depuis 8 heures ce matin avec raft et matériel de camping. Un vol de 20 minutes en hélico nous permet de le rejoindre sur la Kaitum. Le taxi s’en va, reste le silence et l’immensité de la nature. Le guide nous donne quelques instructions sur la descente, l’organisation du camp et la réglementation de la pêche.
Tandis qu’il finit d’armer notre embarcation et prépare la soupe, il nous conseille d’attaquer la partie calme de la rivière qui s’étale devant nous. A cet endroit la Kaitum forme un lac divisé en deux bras par une île toute en longueur. D’après Michael, il suffit d’avancer en wading entre la berge où nous nous trouvons et l’île pour trouver le chenal où circulent les poissons. Nous ne nous faisons pas prier et effectuons quelques prises en sèche avec un long bas de ligne pour présenter un sedge émergeant. Patrice, qui est le seul à pêcher en noyée comme en réservoir, touche un white fish : un corégone peuplant les eaux vives du Nord.
Nous reprenons des forces grâce au lunch préparé par notre guide qui est un solide gaillard à l’allure d’un deuxième ligne de rugby. Ce gars est d’une gentillesse incroyable, il adore la nature et ne cache pas son bonheur de pouvoir travailler dans ces conditions. Il nous fait faire une répétition pour affronter les méchants rapides qui vont jalonner les 50 Kms de notre parcours. Les ordres sont clairs : « back » pour pagayer en arrière, « forward » pour en avant et « hold on » pour s’agripper dans les cas nécessaires. Tout cela à l’air très sérieux et le guide nous recommande un maximum d’organisation car il y a des passages délicats. Nous nous regardons, un brin inquiets, enfin nous verrons bien.
C’est parti, Michael compte sur un petit moteur hors bord de 4 cv pour traverser les longues parties calmes que forment les lacs. La malchance nous rattrape, : la mécanique ne veut rien savoir. Qu’à cela ne tienne, nous ramons une paire de kilomètres, jusqu’aux premiers rapides où nous installons le camp pour la nuit. Nous montons rapidement tentes et lits de camp car le secteur paraît des plus prometteurs. Effectivement, il y a du poisson partout et du beau ! Toutes les techniques mouche permettent de nombreuses prises. J’essaie au streamer et capture de superbes truites à la défense énergique. Certaines ont une robe argentée parsemée seulement de taches noires, leur livrée et leur défense font penser à des truites de mer. Mais ce n’est pas le cas, des chutes infranchissables sur la partie aval de la rivière bloquent truites et saumons dans leur migration.
Il est minuit, le soleil est bas sur l’horizon et il n’y a pas un souffle de vent, les poissons se répartissent sur les lisses et gobent régulièrement : nous sommes en plein rêve.
Le sommeil est de courte durée car il n’y a pas de nuit sous cette latitude, Michael prépare le petit déjeuner. Il est à peine six heures et j’aperçois un pêcheur en action, il nous rejoint. Il s’agit de Christian, cela fait deux heures qu’il pêche, il a fait un carton, il est comblé. Il fait beau, tout le monde se réveille, les moustiques aussi. Une plaquette anti-moustiques disposée sur le couvercle d’une chandelle allumée les tient hors de la tente mais maintenant, ils veulent se venger. Un peu de lotion, nous plions le camp et retournons explorer le secteur avant de poursuivre la descente.
Nous abordons un autre lac, le moteur ne veut toujours rien savoir, pourtant, Michael l’avait examiné hier soir et il avait démarré. Patrick met la main à la pâte et résout un problème d’alimentation, Michael, reconnaissant, lui en serre cinq chaleureusement. Nous poursuivons notre route, moteur, rapides, arrêts pêche, camps, etc.… Le deuxième camp de nuit est installé. Le temps est couvert et le vent de la partie ; mes équipiers montent un train de mouches noyées et se répartissent sur un long courant. Ils subissent une casse presque simultanément, il va falloir réviser à la hausse la grosseur du bas de ligne.
C’est le matin du troisième jour, la température a fortement chuté. Nous levons le camp et Michael nous propose de pêcher en descendant, il nous récupérera plus bas sur la rivière. Mes compagnons se dirigent vers l’aval, je m’arrête juste en dessous du camp où le cours d’eau forme un coude et présente une jolie fosse. Un fond rocheux trop irrégulier m’empêche d’avancer, j’utilise de la pâte comme indicateur pour régler la dérive d’une nymphe bien plombée à près de deux mètres de fond. A ma grande surprise, les poissons montent sur la boulette orange et ne s’intéressent pas à la nymphe. Je change de technique pour pêcher en sèche et fixe une red tag dont le toupet rappelle la couleur de l’indicateur.
Les prises se succèdent, elles font entre 45 et 50 cm. Quel magnifique spectacle de voir ces ombres monter en ondulant dans la colonne d’eau et s’emparer délicatement de l’artificielle. Soudain, un gobage rageur : je n’ai pas vu le poisson monter. Sans pouvoir l’arrêter, la ligne file et le poisson se cale sous un rocher. Je n’arrive pas à le déloger et c’est la casse, sans doute une grosse truite. Le guide, qui m’a rejoint entre temps, pense la même chose. Je grimpe dans le canot et quitte ce poste à regrets.
Nous dévalons ainsi la rivière stoppant sur les secteurs les plus engageants. Par deux fois, des passages difficiles nous obligent à faire un peu de portage, la carcasse d’une barque échouée sur des rochers nous confirme que c’est une sage décision.
Le froid s’est bien installé et si au départ, le t-shirt était tout indiqué, nous supportons maintenant les polaires et vestes de wading. La gent piscicole l’a sûrement ressenti et le matin suivant, il faut s’avancer au milieu de la rivière pour toucher, en noyée, les plus beaux spécimens qui se sont réfugiés dans les veines d’eau les plus profondes. Il faut dire que le wading n’est pas aisé et l’aide d’un bâton est appréciable.
Arrêt lunch : malgré l’humidité, nous allumons le feu avec de l’écorce de bouleau comme nous l’a appris notre guide, c’est super efficace. Nous cuisinons quelques ombres pris un peu plus tôt, un vrai régal. Un renardeau, par l’odeur alléché, vient nous rendre visite. Pas farouche, il s’approche jusqu’à deux mètres de nous. Michael nous recommande de ne pas lui donner de nourriture, il ne faut pas qu’il prenne de mauvaises habitudes.
Le dernier jour, nous parcourons le plus long itinéraire, soit à peu près une vingtaine de kilomètres. C’est la partie la moins intéressante du parcours : nous sommes sortis de la zone de réglementation spéciale et la taille légale de capture passe de 45 à 35 cm. De plus les passages dangereux ont été franchis et l’accès est plus aisé, d’ailleurs nous croisons quelques canots de pêcheurs remontés depuis le village de Kaitum. La pression de pêche est donc beaucoup plus forte et les prises que nous effectuons sont plus rares et plus petites. Finalement, nous retournons à la civilisation sous un soleil radieux.
Sur la route qui nous ramène à Kiruna, nous croisons quelques rennes. Nous retrouvons le confort de l’hôtel où je passerai une très mauvaise nuit. Il fait trop chaud dans la chambre, je m’étais habitué et regrette le camping sauvage.
Notre dernière journée de pêche a pour décor la rivière Kalix et plus particulièrement une portion rapide de 500 mètres qui relie deux immenses lacs. Ce court tronçon me rappelle un peu la Dordogne. Par contre la densité de poisson est incroyable. Malgré le mauvais temps, le vent souffle en rafale et la pluie fait son apparition. Les prises défilent quel que soit le mode de pêche mouche utilisé. Les ombres sont omniprésents sur ce parcours facile d’accès.
Etant plus éduqués, ils recrachent l’artificielle à une vitesse déconcertante et nous en manquons tout de même pas mal. Le casse-croûte est pris dans un abri municipal au bord de l’eau : un cabanon équipé d’un poêle à bois qu’Alexandre s’empresse d’utiliser. L’après-midi, les conditions météo se dégradent un peu plus et les poissons redoublent d’activité. Ulf n’est pas encore au rendez-vous, mais Patrice et moi arrêtons, nous sommes gavés, nous en avons mal aux bras. Songeur, il me paraît impensable de pouvoir dire cela de nos jours.
Quel contraste avec le Christian du début, maintenant, il est radieux, il a adoré le raft et a pu pêcher tout son soûl. Le sympathique Alexandre s’est fait la main sur des techniques qu’il n’avait pas ou peu pratiquées comme la noyée et la nymphe. Que dire de Patrick, notre doyen, il m’a épaté tant par sa condition physique (il en fallait par moment) que par son enthousiasme. Patrice et moi, qui avons sans doute le plus d’expérience de ce genre d’expédition, apprécions d’autant plus avec le recul. Une pensée amicale pour Ulf et Michael qui ont été aux petits soins avec nous.
Il est minuit, je finis d’écrire ces lignes et j’éteind la lumière. Je ne peux m’empêcher de penser que loin là haut dans le nord, un ombre majestueux monte crever délicatement la surface de l’onde pour cueillir le fragile éphémère dans ce jour qui n’en finit pas ...
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