Pêche dans les Western's
Presque quatre semaines se sont écoulées entre notre atterissage à Billings, MT (via Washington et Denvers), et notre départ de San Francisco pour le retour vers Paris. Vingt six jours pendant lesquels à chaque instant ou presque nous avons l'impression d'être dans un film. Notre parcours de près de 5000 miles à travers le Montana, le Wyoming, l'Utah, l'Arizona, le Nevada et la Californie, nous a emmené au bord de quelques-unes des meilleures et plus belles rivières à truites du monde. Un bonne moitié de notre voyage a été consacré à la pêche à la mouche.
Vous ne sentirez pas le parfum sucré des cèdres rouges, ni n'entendrez le bruit sourd des pommes de pin tombant sur les sapines, sous les cris stridents des inombrables écureuils. Vous ne verrez pas le lent balancement des hautes herbes sous le vent chaud du sud, vous ne percevrez ni la lente coulée des flots ni l'odeur de la tourbe au milieu des roseaux. Il vous faudrait le ciel immense et bleu du Montana... Il vous faudrait ce qu'aucun mot, ce qu'aucune photo ne peut rendre. Bon voyage cependant aux pays des ours, des bisons et des cuthroats.
Le lendemain de notre arrivée dans le Montana nous avons rendez-vous à 30 miles au nord du Yellowstone dans la petite ville de Livingstone avec Paul, un ancien guide de pêche. Durant les dernières semaines de juillet, nous avons échangé plusieurs mails et Paul nous a invité à lui rendre visite pour nous indiquer, cartes en mains, les meilleurs spots du moment. En guise d'introduction, nous échangeons une bouteille de Sancerre Blanc ramenée de France contre un brieffing de vingt minutes sur les grizzly bears . Cette mise en bouche met un terme provisoire à mon goût pour les rencontres exotiques et nous décide à investir une centaine de dollars dans les fameux Bear's spray (des bombes au poivre), clochettes et autres babioles, qui à défaut d'offrir tous les gages de sécurité, vous permettent de pêcher l'esprit un peu plus tranquille.
Au départ de notre première partie de pêche sur la Slough Creek, le gardien du camping finira de me convaincre en me racontant la dernière blaque qui circule dans le Yellowstone : à savoir, ce qui différencie une m...e de Grizzly d'une m...e d'ours noir. He bien, une m...e d'ours noir, ça fait environ vingt centimètres de diamètre et c'est plein de baies mal digérées ; une m...e de Grizzly, ça fait environ vingt centimètres de diamètre et c'est plein de baies mal digérées...mais y'a aussi des débris de clochettes, des morceaux de sifflets...et ça sent le poivre !
Après s'être renseigné sur notre parcours, Paul sort ses cartes et nous détaille ses coins préférés. Compte-tenu de la saison et du temps dont nous disposons, il nous conseille de nous limiter à quatre rivières : la Yellowstone près de Gardiner, Slough Creek et la Lamar peu après la confluence de la Soda Butte Creek. Devant passer par Twin Bridges pour recupérer une Winston LT5 expédiée depuis la France pour réparation, nous pêcherons aussi la Beaverhead. Au moment de partir, Paul nous confie plusieurs modèles de ces mouches favorites dont il nous fait jurer de bien garder le secret : les Little White nymph et les Black Fly flies (vraiment grosses !!!). Sur ces dernière, il parait qu'un gobage s'entend à cent mètres.
Des shploufff... énormes ne cessent de résonner dans ma tête tandis que nous prenons la route pour Twin Bridge, un bled paumé à 150 miles au sud-est. On y fabrique quelques-unes des meilleures cannes du monde ; les gars du Montana en sont convaincus et je suis assez d'accord avec eux. J'avais d'ailleurs l'intention de ramener un bon souvenir du Winston Shop : une LT5 9 pieds soie de 4 avec un porte moulinet de mon choix, que je me ferai le plaisir d'essayer sur la Casting lawn de l'usine. Twin Bridges, Four rivers... je ne sais pas pour vous, mais moi ça m'a longtemps fait rêver. Eh bien sur place, s'est la même chose !
 Comparé à la photo des années 50 que l'on trouve dans la catalogue Winston, Twin Bridges n'a pas bougé. J'ai d'ailleurs essayé et partiellement réussi à faire la même prise de vue.
Nos affaires réglées, nous poursuivons la route un peu au sud jusqu'à Dillon. Nous arrivons sous un orage violent, le seul à déplorer de tout notre séjour. Paul nous a indiqué dans le coin un parcours qu'il considère comme le meilleur spot de la Beaverhead à cette saison. Situé à quelques miles en aval du barrage qui donne naissance à la rivière, ce parcours est très proche de l'Interstate 15. En tournant un peu, nous parvenons à trouver un petit havre tranquille où nous décidons de passer deux nuits... dans le 4X4. Trop fatigués pour rechercher le meilleur spot, nous choisissons pour notre premier coup du soir une large courbe que forme la rivière à deux pas d'une petite route secondaire. Pas d'éclosions, quelques rares gobages et un courant soutenu qui ne facilite ni le wading ni les dérives : la Beaverhead ne se livre pas comme ça.
Je décide donc de remonter un peu en amont. La progression est difficile car les berges sont envahies par une végétation très dense d'arbustes de saules et de roseaux. Les rares petites clairières sont profondément entaillées par les canaux des castors. Une trouée me permet enfin de rejoindre la rive. Tandis que je m'approche en courbant le dos, un bruit sourd et violent éclate dans le courant. J'espére la truite de ma vie, mais ce n'est qu'un gros castor qui s'immobilise un instant dans le flot puissant avant de me saluer d'un dernier claquement de queue. Je tente quelques lancers puis rejoins ma compagne qui explore le même amorti de courant depuis une bonne heure. Bientôt assaillis par les gnats, nous décidons de nous en tenir là pour reprendre les choses plus sérieusement le lendemain. Les rares pêcheurs que nous croisons semblent aussi dépités ; pas découragés nous mettons ce capot inaugural sur le compte de l'orage.
 Au réveil, le décor nous remet très vite dans l'ambiance. Nous sommes à pied d'œuvre avant neuf heures, non loin d'un ranch abandonné datant du tout début du siècle dernier.
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Il commence déjà à faire très chaud quand je prend place sur un des gros rochers immergés qui consolident une partie de la berge sur le rive droite. Je fais là ma première truite du Montana, une petite brown nerveuse de 26 cm prise sur une nymphe en cuivre n°20. Après deux ou trois poissons du même gabarit, et toujours en absence de gobage je change mapoint, noue une Green Hopper achetée à Dillon et décide de tenter la berge creuse qui se trouve un peu en amont. Au cours de ma progression je perds l'équilibre et pour me retenir à une souche laisse ma sauterelle tomber dans le courant. Cette dérive fortuite se solde par un gobage bruyant ; je n'est pas le réflexe de ferrer, je sens une tirée lourde et... plus rien. Après un m...! rettentissant, je reprend mes esprits et m'applique à poser mon imitation tout contre la berge, juste au dessus d'un rocher moussu auquel s'accroche un long herbier. Pas plus de dix cm de dérive et ma mouche est violemment happée, ferrage un peu brutal et cette fois-ci ça tient. Le poisson garde le fond et tente de regagner sa cache. Ma petite Winston 7'9 soie de 4 remplit admirablement sa tâche et le 16/100° tient bon.
Je parviens à éloigner la truite de la rive, garde le contact dans le courant puissant où quelques rushs plient litérallement la canne en deux. Enfin mon poisson apparaît en surface. Après quelques ultimes sursauts, je le fait glisser jusqu'à ma main dans le calme où je me tiens. Ma première "vraie" brown est un superbe mâle de 39 cm. Je décide de la conserver pour le dîner, ce sera le seul poisson sacrifié durant tout le séjour.
 Une brown trout
Un petit vison dérangé par tout ce raffût regagne prudemment la berge, s'ébroue un instant puis m'observe un court moment avant de filer dans les fourrés ; sur l'autre rive, deux jeunes daims s'approchent pour boire mais disparaissent dès qu'ils nous aperçoivent.
Nous remontons tranquillement la rivière, pêchant chaque berge accessible. Nous sommes seuls à faire du wading, les gens du coin et les touristes guidés utilisent tous des barques pour rejoindre les meilleurs postes. Ils pêchent la plupart du temps depuis leur embarcation, à grand renfort de double-tractions pour atteindre les amortis près des rives. Ca ne parait pas très productif, du moins pour les farios méfiantes, cavées sous les berges.
Un peu plus haut, je reprends deux nouvelles browns (38 et 29 cm) sur des postes semblables au premier et subit encore deux décrochages en pêchant le courant très puissant au milieu de la rivière. Il s'agit sans doute de rainbows.
 En regagnant notre lieu de bivouac nous faisons une rencontre peu engageante, heureusement que Paul nous a conseillé le 4X4 pour dormir !
Après le dîner accompagné d'un merlot californien je raterai une autre belle fario toujours sur un poste similaire : au plus près de la berge, sur une tête d'herbier scindant le courant. Le coup du soir ne sera pas plus fructueux que la veille, mais ça m'importe peu la journée m'a offert suffisament de satisfaction. Nous prenons le café tandis que le feu se meure.
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La Yellowstone River à Bear Creek bridge
Nous repartons vers Livingstone et après une nuit de récupération gagnons les abords du Yellowstone National Park à Gardiner près de l'entrée nord. De là, nous rejoignons la piste qui longe la Yellowstone sur une quinzaine de miles. Le Rattlesnake trail - piste du serpent à sonnette - s'accroche au flancs de collines arrides et surplombe la rivière d'une centaine de mètres.
 Le Rattlesnake trail au bord de la Yellowstone
Nous la parcourons pendant près de deux heures sous un soleil de plomb, pour arriver enfin à la confluence de la Bear Creek - Rivière de l'ours - où nous avons décidé de pêcher.
 Bear Creek
Les eaux sont basses mais ça déménage quand même. Dans ces gorges, la rivière est large d'une bonne cinquantaine de mètre, le flot est très très puissant comparativement à nos rivières françaises. L'eau s'offre toutes les nuances de vert, du plus pâle à l'émeraude. Nous sommes seuls et je suis bien décider à étrenner ma nouvelle Winston. Je commence à attaquer la multitude de courants qui émaillent la surface à l'amont d'un cassure. L'érosion de la roche dans le lit de la rivière crée des postes à l'infini.
Tourbillons, courants brisés et légers amortis voisinnent avec des fosses de plusieurs mètres. Je prends ainsi sur une Green hopper mes deux premières cuthroats. Elle ne sont pas très grosses, la plus belle fait 32cm, mais leur robe est magnifique. Pas très réputées pour leur défense, elles livrent néanmoins un combat honorable dans ces courants puissants, qu'elles regagnent sitôt décrochées. Cinq rainbows entre 28 et 30 cm viennent compléter le tableau avant le déjeuner-dîner pris sur le sable extraordinairement fin d'une petite crique, à l'abri du soleil. Légèrement en amont, la rivière vient butter sur le contrefort d'une colline créant une sorte de coude dans son cours rectiligne.
 ... la rivière vient butter sur le contrefort d'une colline ...
Il y a là une fosse profonde animée de nombreux remous. Sur la rive d'en face, juste à l'aval d'un énorme bloc un contre courant concentre l'écume et les brindilles charriées par les flots. Gràce à une avancée rocheuse, je m'approche au plus près de ce poste de rêve. En préparant mon premier lancer du haut de mon rocher, je pense au passage cent fois relu de La rivière du sixième jour. Le tourbillon d'écume est à près de 25 mètres et avec ma soie naturelle de 4, ce n'est pas gagné. Je suis passé à 18/100° en pointe pour mieux propulser ma sauterelle sur hameçon de 6. Le premier posé, à quelques mètre de ma cible mouvante me rassure ; je devrais pouvoir y arriver. Mais avec un bas de ligne de 10 pieds, à cette distance ça drague très vite. J'enchaine les lancers et les mendings et à la première dérive correcte, une rainbow explose à la surface. Facilement maîtrisée, elle retourne rapidemement à la rivière qui l'a vue naître. Je passe là une heure de rêve ; chaque bon posé est récompensé par un gobage furieux suivi d'une série de sauts et de rushs courts mais puissants.
Malgré de nombreux décrochages et ratés je relâche huit rainbows d'une trentaine de cm. Sur un lancer plus court, en plein milieu du courant, un immense dos noir vient inspecter ma mouche et retourne dans les profondeurs ; puis la magie s'arrête. Je rejoins ma compagne qui malgré son entêtement n'arrive pas à ferrer correctement un seul poisson. Tout près d'elle je tente un zonker noir à l'aplomb d'une fosse calme et peu profonde. La soie me glisse des mains à la première animation et j'accroche quelque chose d'un peu plus gros qui ne veut pas décoller du fond. Confiant dans mon 18/100° j'y vais un peu en force. Le poisson cède un peu de terrain, j'ai juste le temps de le voir se retourner sous deux mètres d'eau. A son ventre jaune j'identifie une brown. Je ne relâche pas la pression... à tort, ma mouche remonte à la surface, l'hameçon sans ardillon ouvert. Je viens de rater la seul fario de la journée et sans doute mon plus beau poisson. Le soleil disparaît derrire les Absarokas et les falaises virent au jaune orangé ; pour notre retour, sur la pistes des serpents à sonnette, la Yellowstone nous offre un spectacle fabuleux.
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