Pour les néophytes ou les proches des moucheurs, il est souvent difficile de comprendre l’engouement – la folie – que peut susciter le coup du soir.

Partir à 18h00, revenir après minuit, et tout ça pour pêcher ! Et ne même pas ramener de poisson ! Pas de doutes, nous sommes fous ! Mais comme la pêche est un loisir paisible, on nous laisse faire sans trop poser de questions.

Et pourtant, si ils savaient ! Si seulement ils avaient déjà été là, au bord de la rivière, un doux soir d’été, quand le soleil hésite à mourir et que, déjà, les grandes phryganes s’extirpent de leur enveloppe nymphale, suscitant la convoitise de tous les poissons de la rivière. Car il faut vivre un coup du soir pour bien comprendre la passion qu’il engendre. L’obscurité qui s’installe, les claquements secs des gobages, la surface de l’eau qui devient noire, la mouche qu’on ne peut plus que deviner, le ferrage et, enfin, le contact. C’est gros ? Peut être, mais qu’importe, le poisson est bientôt relâché. Là, plus haut, sous la branche, dans la fosse, on guette la grande truite qui se mettra peut être à table plus tard, comme l’an dernier au même endroit. Les gobages cessent peu à peu. On essaie encore. Ce remous, c’est sur, c’était un gobage ! Mais non, rien ne bouge plus désormais et il faut se résoudre à rentrer. La belle n’est pas sortie mais on reviendra, évidemment. A bientôt !
Pour vivre pleinement un coup du soir et ne pas en repartir frustré, il faut quelques connaissances techniques, beaucoup d’opportunisme et … de la chance.

pêche à la mouche

Technique

Coup du soir sur un grand lisse
Se placer
Les coups du soir sont souvent brefs (ça peut ne durer que 5 minutes). Il est donc primordial d’avoir bien choisi son poste et d’être bien placé sur ce poste suffisamment tôt pour ne pas venir effrayer les poissons alors que tout est en place pour que la pêche soit bonne.

Les postes
Les soirs où ça donne vraiment, ça gobe à peu près partout. Mais il y a bien entendu des endroits à privilégier. Grossièrement, on dira que plus il y a de courant et moins il y a d’eau, moins les poissons touchés seront gros. Et réciproquement, moins il y a de courant et plus il y a d’eau moins les poissons touchés seront petits. C’est évidemment très schématique. Si nous suivions tous cette logique, tout le monde pêcherait sur les grands plats sans vie au coup du soir, et personne sur les radiers. Ca n’est pas le cas, tout simplement parce que les plus gros poissons ne sortent pas souvent, même au coup du soir.
Sélectionner un secteur qui ne peut a priori n’abriter « que » des gros poissons est donc très hasardeux, car la bredouille sera souvent au rendez vous. C’est un luxe que seuls les pêcheurs pratiquant très régulièrement peuvent se permettre.
Il faut donc trouver un compromis entre le radier sans eau et la fosse de 300 mètres de fond où il se prend deux truites par an. L’idéal est de trouver un coup où plusieurs types de postes sont rapidement accessibles. Un plat animé d’un léger courant qui se termine en un vaste entonnoir est idéal. Si des beaux poissons sortent sur le plat, parfait, et sinon il y aura toujours quelques truites correctes à faire dans le courant en amont immédiat du plat (aahh, le secteur à vaguelette …) ou dans l’accélération. Il faut en tout cas que le coup sélectionné présente quelques endroits relativement profonds. C’est de là que peuvent sortir les plus beaux poissons, même si ils se postent par la suite dans des endroits moins profonds.
Pour l’ombre, les mêmes postes que ceux où ils gobent en journée seront occupés.

L’attente

Parfois, il vaut mieux ne pas bouger. Il ne faut pas se mettre à pêcher trop tôt. La truite est un poisson sauvage, et patauger sur le poste avant même que les poissons se mettent en place n’est pas une chose à faire. On mettra l’attente à profit pour bien analyser le coup, deviner où les poissons sortiront, etc. Les impatients peuvent s’arranger pour pêcher l’aval du coup choisi et (ça c’est le fin du fin) arriver sur les lieux quelques minutes avant que tout commence pour de bon, le temps de refaire le bas de ligne et de bien repérer les lieux (barbelés, arbre mange mouches, etc.). L’observation est primordiale, comme toujours. Si il y a des spents ou des fourmis et qu’on ne regarde pas l’eau avec suffisamment d’attention, on peut rater de grands moments.

Les mouches et la pêche

Un échantillon de sedges pour le coup du soir.
-Les sedges

Quand on parle ” coup du soir “, on pense forcément à ce dernier quart d’heure de pêche où les sedges viennent se coller à vous, sortant par milliers de l’eau et rendant les truites folles. Les journées les plus chaudes et les plus ensoleillées, on voit les fourreaux se dorer la pilule en plein après midi. Si vous ouvrez quelques unes de ces larves, vous en trouverez sans doute quelques unes qui sont déjà à un stade avancé de leur métamorphose. Elles sortiront dans les soirs qui viennent.
Le scénario est le suivant. En fin d’après midi, des milliers de sedges viennent batifoler au dessus de l’eau. Ce sont des insectes qui sont sortis les soirs précédents et qui profite de la baisse de la température pour chercher un partenaire au dessus de la rivière. Cela ne donne pas lieu à des gobages, sauf quand un maladroit perd l’équilibre. Les truitelles raffolent de ce genre d’imprévu et le malheureux est avalé immédiatement dans un gobage bien visible. Mais ce qui nous intéresse, c’est l’éclosion. Elle a lieu plus tard ; en général elle débute environ une heure avant le coucher du soleil. Des sedges de différentes tailles et couleurs vont alors se précipiter vers la surface. Ils se débarrassent alors de leur mue (l’exuvie) et tentent de s’envoler aussitôt, battant vigoureusement des ailes. Comme elles ne sont pas encore tout à fait sèches, ils n’y parviennent pas immédiatement et le battement les propulsent sur l’eau tel de petits hors bords. Les truites les gobent alors avec empressement, car chaque insecte est susceptible de s’envoler à chaque seconde. L’éclosion, l’explosion de sedges est assez brève. Le plus dur est de choisir la mouche qui plaira aux poissons. En effet il y a souvent plusieurs espèces qui éclosent en même temps. Et les truites peuvent se fixer sur une espèce en particulier, ou bien sur un stade d’émergence spécifique. Il est alors facile de céder au désespoir : tous ces poissons, là, devant soit, qui gobent comme des fous, comme on ne saurait l’imaginer, et qui refusent pourtant toutes les limitations. Dans ces cas la il vaut mieux disposer d’un modèle auquel on croit suffisamment pour continuer à pêcher malgré le peu d’intérêt que les poissons lui manifeste. Car si vous ne trouvez pas rapidement le modèle qui convient, mieux vaut pêcher quand même avec un sedge ” moyen ” auquel on croit plutôt que de s’arracher les cheveux dans l’obscurité. C’est la pêche et, en insistant ou bien en attaquant un maximum de poissons, les montées sont toujours possibles. Un conseil toutefois : si les poissons refusent, essayez des modèles flottant moins haut que celui qui est refusé. C’est sans doute ce qui explique le succès du subsedge, cette imitation légèrement lestée, qu’on fait draguer juste sous la surface.

La technique classique consiste à faire draguer de façon plus ou moins prononcée une imitation au voisinage du gobage repéré. Le plus simple est de pêcher le gobage ¾ aval. On obtient le dragage en levant plus ou moins la canne au moment où on le souhaite. Cette technique assez rustique donne d’excellents résultats en général mais quand les poissons que l’on pêche sont très éduqués, ou bien quand ce sont des ombres, elle peut ne pas fonctionner du tout. Il faut alors pêcher sans draguer, comme d’habitude, et réduire la taille (éventuellement) et la flottaison des imitations. On prend de très jolis ombres sur de gros sedges le soir, mais on les séduit rarement avec un sedge qui drague. On s’attend en général à de très gros gobages sur les sedges. C’est souvent le cas, mais il arrive que de gros poissons fassent des gobages minuscules, en particulier si on pêche avec une imitation qui flotte bas. Méfiance donc, on ne peut pas toujours ferrer au bruit !

Cette belle fario de la Moselle a gobé délicatement un petit spent orange un soir de juillet ...

-Les spents
Qu’on les appelle ignita, BWO, olives ou autre, peut importe. C’est sans doute l’espèce d’éphémère la plus représentée dans les eaux françaises, sans doute car elle survit à des pollutions pas trop lourdes. Dans bien des rivières, il en sort un petit peu toute la journée, pas forcément sous la forme d’une éclosion massive. En revanche le soir, pour peu que les conditions s’y prêtent, toutes ces mouches vont retomber à peu près au même moment après s’être accouplé dans les airs. On est parfois surpris par la quantité de mouche qui retombe par rapport à l’absence d’éclosion massive en journée. La retombée peut durer relativement longtemps, permettant une pêche en sèche très intéressante. Les mouches commencent à retomber parfois assez tôt, bien avant la possible éclosion de sedges. Pour savoir si la retombée aura lieu, et avoir une idée de son intensité, il suffit d’observer les vols nuptiaux des éphémères. Ces vols pendulaires sont un merveilleux spectacle et leur présence ainsi que la densité d’ignitas qui y participent sont les meilleures garanties d’une soirée riche en gobages.

-Les fourmis
Elles peuvent toujours venir troubler la donne. Les soirs où il continue à faire chaud il peut encore y avoir des fourmis sur l’eau relativement tard. Et si les autres espèces d’insecte ne sont pas massivement présentes, ou si les poissons sont capricieux et se fixent sur les fourmis, la pêche peut devenir très pénible, surtout si on n’y pense pas.
Il n’y a pas que les ignitas et d’autres espèces peuvent donner lieu à des coups du soir très intéressants. C’est évidemment le cas des mouches de mai sur les rivières qui en sont pourvues.

Le matériel

La nuit, on voit mal, la période d’activité est courte, on est excité par tous les gobages qui s’offrent à nous. Bref, ce n’est pas le moment de finasser ou de démêler d’interminables bas de ligne. L’obscurité aidant, les poissons sont également moins regardants et il faut en profiter pour pêcher simplement.

Les bas de ligne seront raccourcis, surtout si la pêche se fait sur des sedges. Personnellement, dans ces cas là, je met un mètre de 14 ou 16 à la suite du 20 et c’est tout. Parfois je prend juste une tresse style Guy Plas et j’y fixe un bon mètre de nylon (14 ou 16 toujours) et c’est tout.

pêche à la mouche

Un soir où tout a fonctionné, notamment grâce à l’épuisette à long manche d’un des pêcheurs que l’on voit sur la photo. Merci encore :o)=

L’avantage de ces bas de lignes ultra simples est qu’on s’emmêle rarement, qu’on est très précis avec et qu’on ferre plus rapidement. Quand ce sont les spents qui ont la faveur des poissons, il faut un équipement un peu plus délicat tout de même, mais utiliser des bas de ligne plus court qu’en journée reste valable. Cela dit, quand l’obscurité s’est vraiment installé, il devient très très difficile de pêcher et de repérer les gobages. C’est plus une pêche de début de soirée que de coup du soir nocturne.

Pour ceux qui ont du mal à faire des noeuds dans le noir, une petite lampe est bien pratique. Sinon, il existe tout un tas de système pour faciliter le passage du fil dans l’oeillet de la mouche : orvis propose des hameçons ” big eye “, certaines boîtes sont dotées de passe fils sur lesquels on enfile au préalable les mouches que l’on souhaite utiliser (on peut s’en bricoler soit même si on le souhaite) ; on peut également fixer son sedge au préalable sur 1 mètre de 16% (par exemple) et relier ensuite tout simplement le 16 au 20, ou à une tresse, par un noeud de cuiller classique ou, plus simple, boucle dans boucle.

Une épuisette peut être très utile, surtout si vous savez que vous avez de bonnes chances de toucher un monstre, compte tenu du poste, de la saison, de l’activité les soirs précédents, etc. Pour ma part, j’avais eu de la chance : plusieurs pêcheurs étaient sur le secteur où j’étais le soir où j’ai touché ma grosse truite. L’un d’entre eux avait une épuisette avec un long manche, et cela a bien simplifié les choses …

pêche à la mouche
Dur dur le retour aller un dernier effort la voiture est pas loin

Auteur: Nicolas Pariset