Samedi soir battait son plein à Podgorica, la capitale du Monténégro. Ce soir, Ivicar dansait encore sur les boum boum des musiques electro-balkaniques. Il adorait passer son été dans les boîtes de la côte adriatique, blindées de jeunes européennes.
Zadar, Dubrovnik, ou même Split, il connaissait tous les meilleurs spots. C’est vrai que ça le changeait de son village de montagne perdu au centre du Monténégro où il avait passé sa jeunesse à traire les chèvres. Alors, quand le Monténégro s’est autoproclamé république à la chute du communisme, ses parents ont profité de leurs relations mafieuses pour devenir patrons d’une marina dans la baie de Kotor. Ce fut alors le jour de la libération pour Ivicar.IMGP2515

Il pouvait enfin se prendre pour un gars de l’Ouest, acheter des polos imitation Kelvin Klein et surtout, fumer des Marlboro. C’est à ça qu’on reconnaissait les nouveaux riches. Dans toutes les Balkans, de la Croatie à la Bulgarie, les riches sont très démonstratifs et Ivicar n’échappait pas à la règle.

Mais Ivicar menait une double vie bien camouflée.
Côté pile, un jeune slave avec une gueule d’ange qui allumait tout ce qui bougeait en boite les soirs d’été et qui passait l’hiver sur les pistes de ski des montagnes de Jezerine au frais de papa maman.
Côté face, un pêcheur à la mouche fasciné par les rivières des Balkans, et plus particulièrement par les rivières monténégrines, qu’il avait pêchées durant toute son enfance.
Mais Ivicar ne révélait à personne sa passion pour les rivières, il eût été la risée de toutes ses conquêtes en boîte de nuit.

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Ivicar, ne travaillait pas, puisque papa et maman étaient sous l’immunité d’un mafioso qui faisait tourner la boîte de nuit. Il devait juste de temps en temps décharger des camions de clopes de contrebande dans le port de Podgorica, ou faire quelques allers-retours à la frontière kosovare pour divers commerces douteux, mais on ne lui en demandait pas plus, à part de fermer sa gueule sur tous ces business.
Il se débrouillait donc pour passer deux jours par semaine à la pêche, loin des lumières et du boucan de la ville. Avec sa belle Volkswagen rutilante (rouler en voiture Allemande, c’est la classe dans les Balkans), il prenait la route en direction de Murino, son petit village natal, où coulait la rivière Lim, qu’il connaissait comme sa poche. Ivicar avait encore ses habitudes chez ses grands-parents qui étaient restés à la campagne.
Il débarquait à la ferme vers onze heures du matin, avalait un burek* et un verre de lait de chèvre, puis filait à la pêche. Ivicar ne possédait que quelques magazines sur la pêche à la mouche que son oncle lui avait ramené d’un voyage en Amérique. Il voyait dans toutes ces revues des publicités pour les cannes SAGE, qui étaient apparemment les meilleures, alors il n’hésita pas une seconde. Si les américains pêchent en SAGE, il devait aussi pêcher en SAGE. Papa maman l’avaient alors équipé de la tête aux pieds avec tout le matériel le plus prestigieux. Un inculte avec un équipement en or. La soie était beaucoup trop grosse pour sa canne, et son bas de ligne était complètement tirebouchonné, mais on s’en fiche, Ivicar pêchait avec une canne d’Américain, c’est ce qui compte après tout. Il faut avouer qu’au vu des éclosions de sedge sur la Lim au mois d’avril, un manchot aurait pu faire un carton avec n’importe quel fouet. Ivicar avait également acheté avec sa canne une sélection de mouches américaines. Sa boîte était remplie d’énormes Tchernobyl Ant sur hameçon de 8, de vrais hors-bords en mousse avec des pattes en élastique dégueulasse. Mais Ivicar pêchait avec du nylon de vingt-deux centièmes sur les lisses cristallins de la Lim. Il était persuadé que ces mouches étaient les bonnes, car son fil ne vrillait jamais, et il pouvait fouetter des heures sans s’arrêter.

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Au mois d’avril, les nuages de sedges apparaissait vers midi dès que l’eau se réchauffait, et la surface se criblait de gros ronds. Ivicar bananait alors sa grosse mouche dans le tas, et ferrait brutalement quand un poisson daignait venir gober son imitation de sauterelle dans un tapis de sedge. Mais la rivière Lim était tellement riche en ombres et en truites qu’Ivicar, bien qu’il pêchait comme un aveugle au royaume des borgnes, faisait des cartons pleins à chaque sortie sur sa rivière favorite.

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Et il y avait un autre secret qu’Ivicar ne révélait pas à ses proches : il relâchait tous les poissons qu’il prenait. Il en était honteux face aux autres pêcheurs, mais c’était plus fort que lui.
Quand il voyait un ombre venir à lui en glissant sur l’eau avec ses belles nageoires de corail, il n’avait envie que d’une chose, c’est de l’admirer, et de lui redonner sa liberté. Au bar local, il entendait souvent le récit de ces ploucs de pêcheurs locaux :
« On a bien rempli les paniers aujourd’hui, vingt-deux truites et douze ombres ! ».

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Dans ces moments, Ivicar se cachait derrière sa bière, et pensait qu’il avait rendu la liberté à pas mal de poissons aujourd’hui, mais si quelqu’un découvrait ça, on l’aurait pris pour un fou. Il s’imaginait déjà les railleries des pêcheurs du village :
« Rejeter des poissons à l’eau ? C’est comme jeter la nourriture par la fenêtre ! Toi, tu ne crève pas de faim dans ta marina à Podgorica ! Espèce de sale nouveau riche va ! »
Mais Ivicar savait qu’il était dans le vrai, comme dans les magazines américains, il croyait au « catch and release », comme dans les pubs pour les cannes SAGE. C’est ce qui compte, faire comme les Américains, et non pas comme ces bouseux de paysans monténégrins imbibés de pivo* et d’alcool de prune.
Puis finalement Ivicar termina sa bière, repris la route de Podgorica, rangea son gilet de pêche au placard, enfila son polo Calvin Klein, alluma une bonne Marlboro, et repris une vie normale.

Stan – http://www.mrmouches.com