Pêche à la mouche en Camargue

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Il y a cinq ans, lors de mon premier voyage à l’étranger, grâce à un membre de Gobages, j’ai fait la connaissance d’un pêcheur du sud-est de la France qui se trouvait dans notre groupe. Un personnage fort sympathique comme je les aime. Depuis, notre amitié et nos échanges n’ont cessé de grandir de jour en jour. Il y a trois ans, j’avais eu la joie de découvrir sa région, des centaines d’hectares de marais sauvages, coupés par des canaux appelés « roubines » et envahis de moustiques.

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Au milieu de ces paysages, les taureaux, chevaux, oiseaux passent des jours paisibles, loin de toute civilisation. Seuls, de temps en temps, de rares pêcheurs et écologistes s’aventurent dans ces zones humides pour contempler cet écosystème si particulier. L’endroit est dangereux, il est très facile de s’y envaser ou de se perdre et les pièges y sont nombreux.

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Les poissons se déplacent dans ces endroits à la recherche de nourriture. Sur certains secteurs, on trouve rotengles, black bass, perches, carpes, mulets, brochets et même, depuis quelques temps, des silures ! Tous ces poissons sont prenables à la mouche et je vais essayer de vous raconter ce que j’ai vécu pendant ces trois jours et demi de pêche.

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Départ de la maison à 4 heures du matin, j’arrive vers 14 heures après avoir traversé la France. Le voyage est long en train mais j’ai hâte de revoir mes amis et rêve déjà de monter ma canne, mon moulinet et ma soie. J’ai reçu pas mal de sms ces derniers jours et lors de ma visite, il y a trois ans, j’avais halluciné. Mes amis m’ont parlé des aloses qui sont arrivées et veulent me faire découvrir le spot. Il est possible d’en prendre plusieurs lors d’une journée de pêche.

 

Alain et Pierre m’expliquent où elles se trouvent. Après une bière bien fraîche et un sandwich avalé sur le pouce, nous descendons vers la chute l’eau.

A l’aide d’un bas de ligne plongeant, les touches ne se font pas attendre. Je décroche poisson sur poisson, je ne sais pas pourquoi, alors que les Marseillais eux, les relâchent tranquillement.

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Je  change de poste et décide de tricoter doucement dans une veine. Pierre me dit : « tu vas en toucher une ». Je sens une tirée lors d’un « strip » et je prends enfin ma premier alose du sud. Photo souvenir, on se tape dans les mains comme les Américains et je relance .

 

De nouveau grosse touche, je ferre mais là ce n’est pas la même. Ca ne bouge pas, des coups de tête mais ça colle le fond !

 

Merde, c’est quoi ce truc, mes amis me crient « barbeau », tu vas voir.
La canne de 10 pieds soie de 7 est pliée, le poisson se ballade au fond, je n’en reviens pas . Il fait littéralement ce qu’il veut, au bout de cinq bonnes minutes, je commence à tirer un peu, ça bouge.
Ce n’est pas une bonne idée, le barbeau descend le courant de quelques mètres et cherche les cailloux pour se planquer.  Mon ami me dit « fais quelque chose sinon tu va le perdre ».

Je tire de nouveau sur le blank et arrive je sais pas comment à le faire monter. Énorme, j’aperçois la silhouette d’un poisson jaune mélangé à de l’or mais il replonge de nouveau vers le fond. Le combat dure et je me dis qu’on ne l’aura jamais. Pierre et Alain me font un signe de la tête et me rassurent. Grosse émotion, je n’en reviens toujours pas, il est dans l’épuisette. Hallucinant la puissance de ce poisson, ça commence trop bien !

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Que dire de plus si ce n’est les dizaines de poissons que mes amis ont pris pendant que je les observais. Le temps passe et un vieux monsieur arrive sur les galets. Alain va le voir et parle avec lui. Ce pêcheur de 79 ans était venu au rdv fixé. Pierre arrive aussi à son tour et nos deux pêcheurs le dirigent vers le courant puissant.

 

Ce moucheur d’un certain âge rêve de reprendre une alose dans sa région peut-être pour la dernière fois. Mes amis lui expliquent où elles se trouvent et dans quelle veine d’eau. Il rate la première touche, mais au deuxième passage le poisson est au bout de la ligne. Ces aloses ont la gueule fragile et il est fréquent de les décrocher. Chose qui arrivera une deuxième fois, mais notre pêcheur retraité est déjà heureux et son regard en dit long. La soie se tend de nouveau !

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Pendue, une alose vient de mordre encore sur la petite mouche colorée et se défend comme une dingue. Cette fois-ci, elle finira dans l’épuisette, génial. Dans ce moment d’euphorie, mes deux collègues assurent la sécurité et nous regagnons le bord après une photo souvenir.

 

Arrivés à la voiture, nous fêtons cette journée en buvant une boisson fraîche sous la chaleur du midi. Ce fut un moment inoubliable qui sera, je pense, à jamais gravé dans nos vies.  Je demande l’adresse e-mail à ce monsieur pour lui envoyer la photo.

Le lendemain il me répondra :  « Merci à vous, hier je rêvais tellement de reprendre une alose. Jamais je n’oublierai ce que vous avez fait pour moi ! »

Fatigué de mon voyage et de cette après-midi, nous prenons la route pour arriver à la maison de mon ami. Il est minuit, ça fait 24 heures que je suis surexcité, je m’endors comme une masse, après un merveilleux repas.

 

Lever à 7 heures du matin, après un café, nous partons vers une autre destination. Direction la Camargue. Dix heures, le soleil est déjà haut,  nous nous pulvérisons de produit anti-moustiques. Je demande si il y en a beaucoup et mes amis me disent non !

Les cannes sont montées et nous avançons tranquillement dans les marais. Je me laisse guider et profite de l’atmosphère que dégage cette ambiance. On parle de ces aloses, de ce barbeau mais surtout de ce vieux pêcheur et franchement nous avons un profond respect pour cet homme  !

 

Au bout de 5 minutes je me suis déjà mis au moins une bonne dizaine de claques dans le visage, dans le cou et sur les mains. Punaise, ces enfoirés de moustiques me piquent de partout…

On arrive enfin au bord de l’eau. Alain me montre un joli rotengle sur ma droite, la mouche tombe dans l’eau claire et le poisson l’a entendu. Il l’aspire et éclate en surface, je le relâche après une photo souvenir, superbe couleur. Nous continuons et les petits black bass nagent tranquillement au bord à la recherche de nourriture. J’aime ces paysages si particuliers où peu de monde ose s’aventurer et coucher les longues herbes.

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Alain me fait monter sur un ponton qu’il a fixé pour observer au loin si une carpe ne passe pas. Il est difficile de s’approcher du bord de l’eau,  car on s’enfonce profondément dans la vase, je vous laisse imaginer l’odeur, mais surtout celle-ci colle entre les jambes et il est difficile de s’en extraire. Un premier poisson arrive à 40 mètres, 30 mètres, 20 mètres… J’entame une traction et à une quinzaine de mètres la mouche tombe sur la trajectoire de la carpe. Je « strippe » mais celle-ci n’a pas l’air décidée à s’alimenter et continue sa route pour disparaître dans le marais.

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Rien ne se passe et, avec Pierre, nous décidons de continuer plus loin pour essayer de prendre une carpe. Au bout d’une demi-heure, j’aperçois un poisson, lance la mouche mais rien, aucune manifestation, ce n’est pas facile.

 

Pierre me dit : « t’inquiète, c’est souvent comme ça. »

 

C’est toujours rassurant d’être accompagné par d’autres pêcheurs qui connaissent parfaitement les lieux.

 

Nous continuons et marchons ensemble avec une certaine complicité, quand soudain il me dit : « Fabien regarde, il y en a une qui arrive sur ta gauche ». Je m’accroupis entre les buissons et les ronciers, lance, la carpe a vu et se dirige vers la mouche, l’aspire. Je ferre le poisson. Elle démarre comme une balle. Sur les grands espaces le backing sort très vite. Si il n’y a pas de végétation, d’arbre ou de nénuphar, il y a peu de risque de la perdre, sauf si le poisson ne s’arrête jamais et finit par casser le fil, ce qui arrive parfois. Pierre filme avec la Go Pro, génial. Le poisson arrive dans l’épuisette, photo. Franchement, vivre de pareils moments, ça reste magique !

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Nous revenons voir Alain, et Pierre touche une carpe sur le ponton. La canne est pliée, le backing sort et la carpe casse sur un démarrage très puissant.

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Nous changeons de spot, les tanches sont sur la bordure au milieu de l’herbe. Deux poissons fouillent, la tête dans le limon, il est trop tôt pour les attaque,r me dit Alain. Une des deux se déplace et j’entends : « va-y ! c’est le bon moment, lance ». L’imitation de sangsue tombe dans l’eau au bon endroit. En arbalète, il est plus facile d’être précis et discret. J’anime du bout du scion et pose à nouveau sur les conseils de mes collègues, la tanche arrive tranquillement à un mètre de nous et aspire goulûment la mouche devant nos yeux et la caméra.

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Le plus dur lorsque l’on souhaite pêcher une carpe ou une tanche est de trouver un poisson qui s’alimente. On peut passer des heures, des kilomètres de marche sans rien voir. Il y a des jours comme ça.  J’ai essayé dans plusieurs endroits de tenter un poisson qui nageait en pleine eau ici ou en Bretagne, c’est souvent la même chose, l’échec.

 

Le soir nous échangeons nos sentiments sur cette pêche si excitante. Nous parlons de mouche, de nos familles et regardons la météo pour le lendemain autour d’un apéro. Les premières images apparaissent sur la télé, que du bonheur !

 

Le mistral a commencé à souffler en fin de soirée et le vent sera encore plus fort demain.

 

Comme dans toutes les pêches à vue, il faut vraiment de bonnes conditions climatiques pour réussir. Un soleil qui brille, peu de nuages et peu de vent. Il suffit qu’une carpe fouille dans la vase pour que le limon soulevé trouble la flotte. Si des rides en surface sont présentes plus un temps gris, cela peut se révéler compliqué et l’on peut passer très vite à côté d’un poisson.

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Le vent souffle tellement que l’on ne peut pas lancer. Alain m’emmène dans un coin abrité, mais me signale que les nénuphars sont bien présents.

 

Une petite roubine pas très large se situe à quelques kilomètres de là, où de temps en temps il aperçoit de beaux poissons.

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Nous marchons au milieu de nulle part, traversons des petites mares alimentées par des bras. La vie est présente. Les alevins et les écrevisses se sauvent sous nos pieds. Ces crustacés d’eau douce sont la base de l’alimentation des carpes, puis il y a les larves et autres « chiros » qui se trouvent aussi dans le limon. De grosses libellules aux gros yeux volent à côté de nous. Nous arrivons et, en effet, la surface est recouverte de plantes aquatiques. Je continue à avancer doucement et aperçois une carpe qui s’enfuit. Ces poissons depuis quelques temps me fascinent et cela est devenu très vite une obsession. Je lance en arbalète mais pas au bon endroit. Je récupère la mouche très lentement en surface et aperçois au dernier moment que la carpe suit et essaye de l’aspirer.

Une commune, longue de 80 cm au minimum, je relance comme je peux car, si près du poisson, la moindre erreur ou le manque de bol peut la faire fuir. Cette fois-ci c’est bon, le poisson plonge et me tourne le dos, je vois l’imitation en marabout descendre aussi .

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À ce moment, plus rien ne compte pour le pêcheur, son regard est fixé sur la bouche de la carpe et la mouche. Mon rythme cardiaque augmente, quand soudain, je ferre. Content qu’elle ait pris, le combat commence plutôt bien !

 

Je suis déjà heureux. Confiant, je bride le poisson qui part sur ma gauche et le fait revenir sur ma droite. Je ne réalise que maintenant mon erreur car, de ce côté, les nénuphars sont encore plus présents. Elle fonce comme une balle à l’intérieur de ce refuge de fortune sans se soucier de moi. La soie se prend dans les tiges, je sens les coups de tête, punaise c’est pas bon. Ça dure trois secondes peut-être moins, le fluorocarbone en 24 centièmes casse comme de la « merde ».

 

Dieu que cette pêche est compliquée, la moindre erreur est souvent très vite sanctionnée.

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Le vent forcit de plus en plus et ça devient plus que compliqué. Alain et Pierre ont de nombreux « plans B » et décident de m’emmener sur une petite rivière bordée de végétation, d’arbres et de buissons. Ce n’est pas très loin et, de toute façon, il y a plus que ça à faire. Nous prenons notre temps et buvons une bière fraîche. Et oui, des pêcheurs à la mouche, ça se désaltère ! À cet endroit, il y a des chevesnes et quelques carpes aussi. Pierre ferre le premier, un gros chevesne magnifique puis j’en touche un aussi. A peine lancée, la mouche tombe, la bille du petit streamer attire l’attention des poissons comme si un insecte terrestre, ou autre chose était tombé dans la flotte à cause du mistral.

 

Nos mains libèrent de nombreux chevesnes, punaise ce séjour est top !  On se régale.

 

Plus bas, nous apercevons plusieurs carpes mais de chaque côté de la rive la jussie est  présente. Cette plante, petit à petit, recouvre la rivière. Le temps passe et il est temps pour nos trois pêcheurs de rentrer prendre une douche. Demain nous reviendrons dans ce secteur. La météo se complique encore une fois et c’est mon dernier jour de pêche. Le réveil sonne et les kilomètres de ces derniers jours commencent à se faire sentir, nous sommes crevés.

 

Le lendemain, le vent est encore plus violent, un cauchemar pour nos moucheurs. Alain me demande ce que je veux faire et je lui dis : « on retourne où nous étions hier ». Pas de souci, on charge la glacière, les sandwiches, nos chaussures remplies de vase et nos pantalons avec une odeur un peu particulière, à faire fuir nos femmes. Ça va encore râler à la maison…

 

La première heure, Alain touche et casse sur un poisson de trois ou quatre kilos, là où nous étions la veille. Il me dit que ça va être super difficile, mais j’y crois car les poissons s’alimentent régulièrement.

 

Le souci : comment faire pour suivre un poisson dans cette végétation et si elles partent sous le tapis végétal, ça sera impossible de les extraire. Depuis la rive, il est compliqué de lancer à 20 mètres sans que la soie ne se prenne dans les chardons ou autres buissons qui se trouvent derrière. Les carpes continuent à bouffer comme des dingues et ça me rend fou, car ce n’est pas tous les jours comme ça. J’en prends plein les yeux, j’ai rarement vu ça. Je remonte ma bordure et là je n’en crois pas mes yeux. Un gros poisson se promène à deux mètres du bord, il ne me voit pas. Je lance, anime et laisse tomber la mouche, la carpe fouille à cet endroit et pour être sûr qu’elle l’ait avalée, je lève à peine la canne et ressent un petit coup de tête. Je ferre, la carpe fonce au milieu de la rivière, puis dévale vers l’aval en vidant le moulinet d’une bonne dizaine de mètres de soie.

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Je hurle « Alain, ramène ton cul ! C’est énorme ».

 

La jussie est partout et mon ami m’avait dit de ne pas aller dans la flotte.

 

Au bout de quelques minutes cela m’a parut très long, mon pote arrive enfin. Il me dit “là, mon petit Breton tu as des soucis”. Je ne bride pas trop la carpe pour ne pas trop l’affoler sur les conseils d’Alain mais il faut prendre une décision .

 

Perdre ce poisson ou aller dans la flotte et la vase, il y a pas d’autre choix !

 

Je pars à la flotte sans mon gilet et avec l’épuisette de mon ami qui est plus grande.

 

Je m’enfonce, pendant ce temps le poisson était parti beaucoup plus bas. La soie est aussi dans les algues, je n’aime pas ça . Alain, avec plus de 15 ans d’expérience dans cette pêche me dit de ne pas tirer sur la soie mais d’arracher à la main les algues qui sont prises dedans. Petit à petit j’arrive à enlever tout ce qui s’était pris dans la soie et je reprends contact. Le combat est lourd, puissant, tendu, voire impossible à des moments.

 

Lorsque j’arrive à récupérer 50 centimètres, le poisson lui, prend deux mètres de son côté d’un seul rush, ça dure un bon paquet de temps. J’arrive parfois à l’amener en surface, mais c’est loin d’être gagné, le poisson semble montrer quelques signes de fatigue. Au bout de dix minutes, peut-être plus, nos deux pêcheurs reprennent confiance mais à tout moment, nous savons que nous pouvons perdre cette carpe. Le fil peut passer sur la dorsale, dans une branche ou sur un caillou. La carpe est épuisée. Je vois le poisson arriver une première fois sur le flanc et essaye de la diriger tant bien que mal dans l’épuisette, elle repart de plus belle. Deuxième tentative, la tête rentre puis le premier tiers, je tire vers moi le manche en alu et soulève le poisson. Mon plus gros, pris à la mouche, je reviens trempé, oubliant la vase, les moustiques, la chaleur, les heures de marche et le train. Je suis sur une autre planète, je hurle. Nous sommes heureux de tant de complicité.

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peche-mouche-camargue-26Photo souvenir, je serre mon ami dans les bras en lui disant merci, merci de me faire vivre ça. La journée n’est pas finie, le poisson relâché, je change ma pointe de fluorocarbone. On verra beaucoup de poissons, des longs, des petits et des gros .

 

Je ne peux pas tout vous raconter, ce serait trop long mais ce que je peux vous dire c’est que la pêche à la mouche dans cette région m’a retourné la cervelle. J’y ai vu des choses magnifiques comme un coup d’arbalète entre les branches de l’ami Pierre sur un pont, croisé une tortue, vu une faune et une flore sauvages, appris un tas de truc sur cette pêche. Que les moustiques ça pique, que la vase, ça pue ! Je rentre au pays, les campagnes de France défilent devant moi, je suis dans le train. Ce matin au travail mon esprit est ailleurs. Là où les taureaux, chevaux, oiseaux, poissons et mes amis vivent : au milieu de cette Camargue.

 

 

Mon Dieu que c’était bon ! La semaine risque d’être difficile

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